Poètes contre la guerre

LE DÉSERT DES MOTS

Sur l’écran de la télé,
un général moucheté
pointe un écran plus petit
rempli de fusées,
de quadrilatères
et de fumée.
Il n’y a rien à redire,
pas de bras, pas de jambes,
pas de joues.
C’est un point de mire,
c’est tout,
une manette de Nintendo,
et la peau des mots
nous dérobe les os.

Une pause publicitaire
interrompt la guerre
à un moment donné
et clame un rabais
du tonnerre
sur une jeep élancée
dans le désert du Colorado.
Puis les missiles à nouveau
se déploient par vagues massives,
sans atteindre les civils.
Disent-ils.

C’est le plein hiver,
et tout serait parfait
sans la guerre.
Cette femme voilée
n’attend plus rien
dans sa peur solitaire.
Sur le mirador de sa nuit,
elle voit le mirage du matin,
et chaque lendemain
est un présent pour elle.

Les mots sont kidnappés.
Le désert désormais
passe la rampe
rampant sur les lignes :
Qatar, Koweit, Irak, Arabie
dessinent à traits tirés
toutes nos pensées,
toutes nos nuits.

Les noms propres de ville
n’ont plus besoin de dictionnaire.
Bagdad, Riyad et Tel-Aviv
burinent les parois du cerveau
comme leurs soeurs aînées,
Hiroshima, Pearl Harbour, Dachau
et tous ces autres noms
qu’on garde en prison.

Mon ami d’Arabie,
la page est de sable
et les lignes téléguidées
empêchent les mots
de respirer,
mon désert de poésie.

Louise Desjardins